L’économie circulaire open source en France

Publication Date: 

Monday, 12 June 2017 - 2:48pm

Author: 

Xavier Coadic

Il  n’y a pas assez de 5 années de travail, de collaboration, d’exploration pour bien maîtriser un sujet aussi important que celui de l’économie circulaire, et des enjeux de l’open source dans les changements de paradigmes sociétaux. Cependant, je vais essayer rendre compte d’initiatives concordantes ayant des implications au-delà de  la France elle-même.

Des FabLabs, aux jeunes pousses (associations ou entreprises), en passant par la start-up mania, la loi de transition énergétique de 2015 jusqu’ à la naissance de l’agence française de biodiversité en janvier 2016, j’ai pu être acteur ou témoin privilégié de évolutions récentes dans différentes villes françaises et secteurs d’activités.

Alors depuis la création d’un « biomimicry hacklab » à Rennes en 2013 puis un tour de Bretagne des Laboratoire citoyens, un tour de France en 2016 des lieux ouverts et open source de l’innovation et un passage comme intervenant à la Biennale internationale du Design de St Étienne en 2017 sur l’exposition Tiers-lieux dans la mutation du travail, j’ai fait quelques petits pas et appris à pratiquer une philosophie. J’honore la loi des deux pieds, ou loi de la mobilité : « Si vous n’êtes ni en train d’apprendre, ni de contribuer, passez à autre chose ! »

Une transformation naissante 

En France, l’économie circulaire est définie autour de 7 axes principaux :

(1)  L’éco-conception & management environnemental ; (2) L’échange de ressources secondaires entre entreprises (l’écologie ou la symbiose industrielle) ; (3) L’économie de fonctionnalité peu génératrice de déchets, et plus largement les business modèles innovants ; (4) Le réemploi ; (5) La réparation ; (6) La réutilisation ; (7) Le recyclage.

Le réinvestissement dans le capital naturel est encore un point trop rarement traité et considéré dans l’Hexagone. Ce qui pose un problème systémique d’ampleur. Ce qui est en jeu, c’est la culture de la collaboration comme levier de résilience face aux changements climatiques et à l’urgence écologique.

L’influence de l’Institut de l’Economie Circulaire, crée en février 2013, et la récente loi d’août 2015 sur la transition énergétique renforcent cette orientation nationale, qui prend acte de l’importance d’intégrer la circularité aux stratégies de modernisation de l’économie.

Cependant les  initiatives actuelles sont en majorité centrées sur le déchet. Les actions institutionnelles, associatives ou d’entreprises fleurissent sur le recyclage et parfois la réutilisation. La réparation et le réemploi venant de temps en temps compléter le panel de réponses dans la chaîne des acteurs.

Ce focus sur la fin de vie des produits et matériaux n’est pas un mal en soi, mais la boucle du recyclage n’est pas la plus intéressante du point vu environnemental et économique. Et l’économie circulaire va bien au-delà de ces simples considérations. D’ailleurs, l’histoire sociale du déchet est assez contemporaine et révélatrice d’une pensée hémiplégique qui engendre boiterie logique – pour paraphraser Boris Cyruklnik

Un modèle ouvert permet d’accélérer cette transformation naissante et de valoriser les boucles les plus intéressantes en les rendant lisibles et intelligibles. Un tel modèle s’appuie sur :

  • L’ouverture des données sur le cycle de vie des produits et services
  • L’accessibilité des codes et plans des produits et services
  • La documentation des pratiques et des expériences
  • La publication des résultats

Cela mène ainsi à une économie circulaire open source basée sur des licences adaptées, qui permettent transparence et partage tout en protégeant le travail de chacun. L’intérêt pour l’open source est renforcé par plusieurs facteurs qui peuvent être choisis indépendamment ou conjugués ensemble :

  • Le coût raisonné de production d’une solution développée par une grande communauté (crowdsourcing)
  • L’essaimage rapide de la solution et des technologies associées
  • Les grandes possibilités d’amélioration de la solution par apport de contributions multiples
  • La transparence de la solution et du modèle de création
  • La création d’une communauté d’acteurs / ambassadeurs de la solution
  • Un feedback utilisateur / concepteur immédiat
  • L’opportunité d’une gouvernance adaptée au monde actuel et de demain

Voici quelques exemples de licences liées aux modèle open source:

L’origine de l’open source provient des années 1960 avec les premiers ordinateurs. Cette révolution des pratiques, liée au développement de l’informatique, qui a donné naissance à des réussites comme Wikipédia, Androïd ou encore Arduino plus récemment, est une formidable opportunité de développement pour l’économie circulaire en France et partout dans le monde. Avec environ 6 milliards d’euros de chiffre d’affaires en France en 2016 uniquement pour le logiciel et une croissance annuelle de 15%, le marché de l’open source est un géant économique et pas seulement une lubie de garage. En atteste cet article du Journal du Net consacré au Paris Open Source Summit, où j’avais d’ailleurs présenté le biomimétisme comme modèle de base de ville intelligente et vivante – une ville dans laquelle l’optimisation des flux de matières d’informations et d’énergies pose les bases d’une circularité qui dépasse la conception actuelle de économie circulaire en France.

Le Biome lors des Open Source Cicrular Economy Days 2015

Les FabLabs, ou laboratoires de fabrication, sont un  très bon exemple d’une transformation foisonnante liée à l’open source, et sont également des lieux ou des communautés au centre des enjeux de l’économie circulaire – bien qu’ils l’ignorent parfois.

Ces FabLab, makerspaces et autres lieux similaires poussent comme des champignons sur toute la planète, au point qu’il en devient difficile de les recenser. En France, on peut les trouver sur la carte de Makery par exemple.

L’open  source permet au plus grand nombre de participer à la création du prochain modèle  économique… La révolution numérique ouvre de nombreuses possibilités (monitoring flux de matériaux ou des données, agriculture de  précision, création des savoirs comme un commun, échanges à très grande vitesse, écologie contributive etc).

This file is licensed under the Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. By VanlindtMarc in wikipedia

Les préoccupations environnementales dans les FabLabs français émergent lentement, quelques lieux se spécialisent sur l’agriculture urbaine, le biomimétisme, l’upcycling ou les énergies renouvelables par exemple. Le réemploi, la réparation, le détournement et le hacking font partie du quotidien de ces communautés de pratiques collaboratives, mais ne constituent pas leur activité principale qui reste la conception de prototypes.

De facto, le focus sur le quadriptyque recyclage, réutilisation, réparation, réemploi demeure la philosophie dominante mais silencieuse dans le réseau des FabLabs de l’Hexagone. L’éco-conception, économie de la fonctionnalité et symbiose de production sont en émergence. Du moins, c’est le constat que j’ai tiré de mes pérégrinations en France.

En passant par le Port du Moros à Concarneau, j’ai eu le plaisir répété de collaborer avec la fondation Explore, initiée par Roland Jourdain. Le projet d’aile de drone Do It Yourself en carton de Ocean Is Open, qui a pour fonction de cartographier les déchets sur les façades maritimes, pousse peut-être un peu plus loin ce quadriptyque. Quoi qu’il en soit, il apporte une réponse collaborative et dynamique à un enjeu majeur.

CERN Open Hardware Licence v1.2

Avoir la possibilité de cartographier les déchets apporte un élément de réponse non négligeable dans la lutte contre la pollution, notamment en révélant ces flux indésirables – où les rebuts s’accumulent-ils, pourquoi ? Et s’il ne s’agit pas d‘une approche systémique, les solutions en la matière sont les bienvenues, d’autant que ce drone en matériaux recyclés et recyclables naturelles incarne lui-même une boucle vertueuse.

L’open source permet assez simplement la réparation d’objet ou de machine grâce au partage des plans, et lutte ainsi contre l’obsolescence. La découpe laser couplée à l’impression 3D permet de travailler et d’assembler de nombreux matériaux de récupération pour en faire des objets, des outils ou des châssis. Les modèles ouverts favorisent également les collaborations entre différentes entités et / ou individus. Après de nombreuses discussions et observations, il semble aujourd’hui plus facile pour des Lyonnais de travailler avec des Berlinois ou pour des Rennais de travailler avec des Londoniens que de collaborer avec des acteurs locaux.

Il y  a donc un double effort autour de l’économie circulaire avec l’éco-conception, l’économie de la fonctionnalité et la symbiose industrielle, et autour de l’open source comme opportunité de collaboration en réseaux locaux. Cela nécessite de la sensibilisation, de la formation et de la pollinisation.

L’exemple du travail d’Alain Benion, rencontré en centre Bretagne pour l’aider à monter un projet de FabLab rural avec Esprit FabLab permet de comprendre les différents aspects du rapport qu’entretiennent ces entités avec l’économie circulaire open source en France. Il s’agit d’un dispositif low-tech permettant de produire son propre fil pour imprimante 3D avec recyclage des déchets de plastiques PET.

Un prototype fait maison qui permet d’adjoindre 30 % de déchet plastique à des granules prévues pour produire du filament plastique ABS répondant aux exigences  physiques des imprimantes 3D. Nous sommes dans le cas du recyclage de déchets acceptable et améliorable grâce à l’open source dans les usages et besoin d’un FabLab. Un prototype qui préfigure les possibilités pour des usages personnels comme pour des solutions pour entreprises.

Ce prototype utilisé dans un  système d’économie circulaire open source permet à Alain Benion et Esprit FabLab d’aller sur les terrains très intéressants de l’éco-conception avec des tests sur du filament d’impression 3D contenant du Lin, une fibre cultivée en centre Bretagne avec des propriétés physico-chimiques très intéressantes. Le projet Aliapur, centré sur la récupération ouverte des pneus en fin de vie, vient compléter cette démarche d’expérimentation sur les ressources ouvertes comme fin de la considération du concept déchet.

Les modèles ouverts permettant l’accès aux données, expérimentions et ressources techniques, Alain et Esprit FabLab peuvent maintenant envisager de tester des filaments produits à partir de cire d’abeille puis de partager leurs travaux et ainsi polliniser des solutions d’économie circulaire en France et partout dans le monde.

Mais si dans un FabLab on peut recycler soi-même du plastique, on peut également faire pousser soi-même des BioFabrics (Symbiotic Colony Of Bacteria & Yeast) à partir de bactéries et levures puis travailler ce matériau éco-conçu avec une découpeuse laser…

Designers, biologistes, geeks, utilisent micro-organismes et machines pour faire ainsi éclore les innovations, marchés et métiers de demain grâce à l’open source et aux pratiques collaboratives.

Le fort potentiel de  l’économie circulaire open source

Aux travers de ces longues marches, à pied, en auto-stop ou en transports en commun, tout comme dans un nomadisme numérique, j’ai pu faire de belles rencontres, trouver des points de collaborations distribuées grâce à l’open source et surtout m’ouvrir et comprendre quelques subtilités et enjeux autour des pratiques collaboratives implémentées dans une économie circulaire open source.

Grâce aux Labs citoyens et aux Tiers-Lieux et leurs cultures  (cf. Dr Antoine Burret – thèse :  ÉTUDE DE LA CONFIGURATION EN TIERS-LIEU – La repolitisation par le service ) l’économie circulaire Open Source prend une autre dimension et d’autres valeurs ajoutées que le politique local comme le secteur industriel classique seraient bien inspirés de prendre en considération.

Tout d’abord cette dimension s’élève au niveau socio-culturel. Dans les communautés de pratiquants de ces FabLabs, la notion de déchets disparaît petit à petit de l’histoire sociale. Par exemple, les matériaux de déconstruction d’un bâtiment deviennent de nouveaux matériaux catégorisées et open sourcés pour d’autres constructions.

Surtout culturellement c’est le grand attachement à la documentation libre et de qualité, principe de base de l’open source, ainsi que l’attachement à l’optimisation des flux d’informations intra et extra communautaire qui donnent une puissance de développement considérable, notamment au regard des faibles coût d’investissement financier par projets spécifiques.

Les open source circular economy days 2015, 2016 et 2017  sont des Hackathons mondiaux décentralisés et distribués auquel j’ai eu le plaisir de prendre part en tant qu’organisateur à Rennes depuis 3 ans. Ce sont surtout des centaines de communautés de pratiques collaboratives, et autant de tiers-lieux qui, dans plus de 72 villes du globe, changent durablement la conception de l’économie circulaire. Cela modifie donc le paysage socio-économique, culturel, industriel, universitaire, et bouscule celui de la politique.

La M[Y]NE,  écoHackLab lyonnais, autre entité avec laquelle j’ai eu le plaisir de collaborer lors de mon tour de France 2016, est un exemple probant de l’économie circulaire open source mêlant nouveaux lieux et communautés d’innovation. Un tiers-lieu croisant diverses entités et communautés de pratiques permettant de conjuguer des projets tels que:

  • DAISEE  (Système interconnecté autonome décentralisé pour l’efficacité énergétique à base blockchain)
  • Hackuaponie, un programme de sciences citoyennes d’amélioration des systèmes aquaponiques pour une production alimentaire symbiotique
  • l’Atelier soudé, Auto- et co-réparation technologique

Le développement de DAISEE est intéressant à plusieurs niveaux. J’essaie par ailleurs de m’y investir modestement (voir Open City Lab, les humains et leurs pratiques se collisionnent à Lyon). De prime abord c’est l’expérimentation technologique frugale, néanmoins hautement pointue, qui frappe les yeux du novice. Il est dans un second temps important de comprendre la construction systémique de ce projet open source par un regard sur le grand nombre de contributions aux codes sources, au design et la mise en œuvre sur le terrain. Individu, collectifs, start-ups, groupes de recherches se nourrissent mutuellement tant d’un point vu intellectuel que technique et technologique. De la sorte, c’est un actif commun qu’ils nourrissent et font grandir. Enfin, la raison d’être de ce projet donne à l’économie circulaire open source tout son sens : DIASEE rapproche les acteurs du changement de paradigme sociétal aux acteurs de la technologie. “Internet of energy, Energy as a Commons”.

 

● Experimentation de DAISEE dans le cyber garden de la biennale internationale du Design de St Etienne 2017 – Credit Photo David Bartholoméo

Implémenter dans le territoire et adapter aux usages me suggèrerait un responsable politique de la ville ou de la région… Cependant je répondrais qu’il faut adopter un regard plus large, sous peine d’empêcher toute vision à long terme et de bloquer la pérennité  de développement, comme je l’ai successivement évoqué lors de la Biennale du Design de St Etienne. Toute volonté d’engendrer un changement systémique doit naturellement inclure le niveau local, mais en gardant présent à l’esprit que celui-ci n’est pertinent que s’il est vu comme un maillon, et non comme un îlot.

“[…] si les transitions écologiques ont un but, elles ne connaissent pas le  chemin pour y parvenir, à l’inverse, si la transition numérique  transforme le monde, elle ne sait pas toujours dans quel but. Ces 2  transitions ont besoin l’une de l’autre pour coordonner leurs objectifs à  leurs moyens. Il est nécessaire de rapprocher les acteurs du changement  climatique des acteurs de la technologie.”

Daniel Kaplan rapport sur la croissance verte (.pdf) Transitions²: Bringing Together the Digital and the Ecological Transitions Fing: (2015)

Du Paysage au concept d’économie circulaire 

Il ne faut pas voir les FabLab et autres tiers lieux comme uniquement 4 murs et un toit. Les communautés de pratiques sont la brique élémentaire d’un FabLab avec leur processus de collaboration distribué et décentralisé. Un FabLab c’est avant tout une communauté fondée et cultivée par des individus, c’est un ensemble de pratiques qui dépassent le lieu en lui même et irriguent la société. (Convaincre une mairie d’ouvrir un fablab : méthodes et retour d’expériences).

En Bretagne, région forte en FabLabs (cf le wiki dédié) que j’ai parcourue plusieurs fois, nous avons deux ambitieux plans qui auraient pu soutenir l’économie circulaire open source :

  • stratégie de développement économique, d’innovation et d’internationalisation (SRDEII)
  • SRESRI, schéma régional de l’enseignement supérieur de la recherche et de l’innovation

Malheureusement ce ne fut pas le cas. Les différents actes manqués de ces deux programmes me semblent trouver racine dans une “misconception” ancrée dans une pensée à périmètre territorial, ici délimitée par les limites géographiques administratives de la région Bretagne. Où autrement dit le territoire comme machine-outil politique.

“Toute clôture à l’intérieur du jardin planétaire relève de  l’illusion et s’apparente à une archaïque vision de la maîtrise du  vivant.” Gilles Clément Jardins, paysage et génie naturel 

A ce titre l’économie circulaire open source pratiquée par les communautés collaboratives des FabLabs, hakerspaces et tiers-lieux devraient être inclue dans la co-conception des programmes SRDEII ou SRESRI ou autres plans régionaux  et ces communautés devraient donc pouvoir user des financements et des marchés économiques liés à ces programmes au même pied d’égalité qu’un cluster d’entreprise classique. Pour créer l’économie circulaire de demain, il est important de former les individus pour la mettre en oeuvre et de favoriser la création de projets ou d’entreprises novateurs.

Article publié sous licence Creative Commons BY SA 4.0

The post L’économie circulaire open source en France appeared first on Circulate.